8 juillet 2008

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Chemins de traverse de Loretta Verna
Venue à 15 ans du Tessin étudier la sculpture à Genève, elle y a fait sa vie. Plasticienne, cinéaste, enseignante aux Beaux-Arts, elle crée dans l'espace, avec des images et aussi avec des mots: un roman, «Mille Traverses», inaugure les nouvelles Editions des Sauvages.

Isabelle Rüf
Samedi 14 juin 2008


Loretta Verna est arrivée du Tessin à Genève, c'était à la fin des années 1950, elle avait 15ans et venait étudier la sculpture. Elle y est restée mais le parcours qu'elle y a accompli est sinueux. Parfois à contretemps: mère à 20ans, quand ses amies découvraient le féminisme, la politique, le militantisme. «J'enviais les garçons, leur facilité à prendre le pouvoir.» Un temps, elle travaille comme dessinatrice scientifique au Jardin botanique, s'y exerce le regard à la description. Dans les années 1970, elle recommence une formation aux Beaux-Arts: l'angle a changé, on enseigne désormais la vidéo, le cinéma. En 1977, elle est embarquée dans un projet de télévision, Regarder voir. Aux côtés d'Alain Tanner, de Francis Reusser, d'Yves Yersin, elle réalise son épisode avec le comédien Jacques Probst, met en scène des personnes âgées, dont un ancien du Parti du travail. Plus tard, elle réalisera des films d'animation.

La psychanalyse l'attire, elle découvre Deleuze et Guattari, leur approche non institutionnelle, avec d'autres critères que ceux de Freud (le titre de son roman, Mille Traverses, est un salut à leur Mille Plateaux), hésite à s'engager dans cette voie. «On pensait que par la forme, on trouve le sens», dit-elle. Et aussi: «Je voulais être utile ou créative.» Finalement, même si elle ne le dit pas comme ça, elle optera pour les deux, sera utile et créative: dès 1980, elle assume l'enseignement du cinéma à l'Ecole des beaux-arts. «Je pouvais enfin gagner ma vie dans mon domaine. L'atelier était à créer, j'y ai mis beaucoup d'énergie. J'y suis restée vingt ans, toujours avec les étudiants de première année. Je pouvais transmettre ce que je savais à des gens qui en avaient envie et besoin. Je passais des heures à monter leurs essais de film, à établir des cahiers individuels pour chacun, pour mettre en valeur leurs essais: j'ai adoré ce travail.» Ce qui ne l'a pas empêchée de prendre une retraite anticipée. Depuis l'an 2000, c'est pour son compte qu'elle exerce sa créativité. Et pour celui de ses petits-enfants, jeune grand-mère passionnée par ce recommencement.

A côté de la sculpture, des images, les mots occupent une belle place dans le travail de Loretta Verna. En 1986, un premier manuscrit est sélectionné pour le Prix Nicole, des extraits paraissent dans la revue Ecriture. Puis, les Editions de l'Aire publient Fourbis. «Jacques-Michel Pittier, qui lisait les manuscrits, a pensé que j'étais un auteur venu d'ailleurs, un Africain, peut-être, tellement le texte lui paraissait éloigné de la réalité suisse. Il y a vu aussi quelque chose d'organique. C'est vrai que pour moi, les couleurs et les odeurs jouent un grand rôle. La vie du corps aussi: j'adorais me jeter dans les eaux glacées de la Maggia, le saisissement entre le chaud et le froid.» Elle écrit aussi en marge: cinq nouvelles autour de l'œuvre de l'artiste Carmen Perrin, une autre pour le catalogue d'une exposition de dessins d'enfants au Musée d'ethnographie de Genève.

Puis, c'est la traversée du désert, des années d'écriture sans trouver d'éditeur. «Je viens des arts plastiques, je n'ai pas fait les Lettres, mon parcours est atypique dans le milieu littéraire.» Elle veut mettre ses écrits à l'épreuve de regards sans complaisance: Maurice Nadeau s'intéresse à ses écrits, Yves Pagès, des Editions Verticales, prend le temps de lui expliquer pourquoi il ne publiera pas son livre, Catherine Safonoff l'encourage. Loretta Verna finit par retirer son manuscrit de la course pour le retravailler ou l'envoyer rejoindre les quatre autres toujours en attente. Elle le voudrait parfait, cherche une structure, un livre idéal. «Je lis beaucoup, de gros livres. J'aimerais avoir ce souffle qui fait avancer dans la lecture.»

Valérie Solano, un temps lectrice chez Zoé, crée sa propre maison d'édition: Loretta Verna décide de prendre le risque avec elle. Ensemble, elles reprennent ligne à ligne ces Mille Traverses (lire ci-dessous) en veillant à laisser à cette écriture ses rugosités.

Quand on est en face de ce regard bleu, que les cheveux blancs rendent plus juvénile encore, de ce rire chaleureux, on peine à se souvenir de la violence qui éclate dans Mille Traverses. «Quelque chose hurle en moi, je ne sais pas quoi. Pour moi, tout s'est bien passé, ma vie a été heureuse, j'ai eu beaucoup de chance. Mais je suis outrée de constater que nous ne sommes pas devenus meilleurs que ça, vite lâches, oublieux. On croyait qu'on allait vers le mieux. Il y a un tel décalage entre nos illusions et cette régression. Ça ne s'est pas fait en beauté.» Elle tempère ce que cette déclaration a de naïf et de nostalgique en riant: «On était dans un cocon, on pouvait y utopiser impunément. Je me dis: calme-toi!» Aujourd'hui, elle voudrait s'installer dans une autre temporalité, un rapport au corps plus tranquille. A ce corps vieillissant, elle imagine de consacrer une trilogie. «Il me reste dix, quinze ans, je ne veux pas louper cette chance. Essayons!» dit-elle qui aime les débuts, les recommencements.





Une violence exubérante et pacifiée
Isabelle Rüf
Loretta Verna. Mille Traverses. Editions des Sauvages. 140 p.

Des vêtements usagés, des objets perdus, trouvés, exposés le long d'un parcours tortueux qui mène jusque dans les sous-sols d'un musée où traînent les miasmes de générations disparues. Ainsi commence Mille Traverses. Des visiteurs se trouvent mal, s'enfuient en larmes; d'autres décompensent, se livrent à des actes incongrus pour échapper à l'évidence de leur finitude. Tous ces habits, cette présence de la mort: on pense au travail de Christian Boltanski. Et c'est bien, en effet, la référence de Loretta Verna: lors de l'exposition Dernières années, au Musée d'art moderne à Paris en 1998, elle avait interrogé les gardiens, observé les visiteurs désemparés. Une expérience qui se retrouve dans le roman mais distillée, filtrée par le travail des mots: nul besoin de connaître l'art contemporain pour aborder Mille Traverses.

Cette exposition, Loretta Verna la décrit du point de vue du personnel. Une population hétéroclite, étrangers, chômeurs, intermittents qui s'expriment avec une belle verdeur, en dialogues vigoureux. L'atmosphère est très organique: des humeurs corporelles, des relents de nourriture, des obscénités, du deuil, de l'humour aussi, et du burlesque. Parmi les gardiens, une jeune fille, Aphrodite Ops, qui arpente tout le roman de son pas pressé. Du souterrain lui parvient un message: son grand-père Bronislav la convoque. Une traversée fantastique (entre la chute d'Alice et les images de Joseph Beuys) et la voici dans un au-delà de terreur. Au sein de ce musée du mal, de ce Pandémonium, l'aïeul Bronislav mène des recherches sur le mal pour l'éradiquer. Sans s'apitoyer, quelques femmes racontent à Aphrodite leur expérience de la cruauté: leurs histoires sont terribles. «Je suis fâchée du sort qui est fait aux femmes encore aujourd'hui, inégalitaire un peu partout dans le monde, cruel souvent.» Mais l'enfer a aussi ses «petites couleurs», sa douceur, ses trous de mémoire, ses philtres que concocte la grand-mère. Rêve, hallucination? Aphrodite revient dans le monde des vivants.

Mille traverses, vraiment: le récit fait halte dans un lieu idyllique, chaleureux, une crèche où la nourriture est une fête, où les petits enfants s'essaient au langage dans des dialogues en cascades de rires, où les contes sont subvertis joyeusement. Des goûts, des odeurs, des couleurs, une pause avant qu'Aphrodite ne revienne dans le musée. L'exposition a changé, on passe de Boltanski aux délires de Matthew Barney dans Cremaster. Puis Aphrodite s'en va à travers Paris, du Palais de Tokyo au Passage du Maroc, à la suite des voyelles en couleur de Rimbaud. «Surtout éviter d'être statique, dit-elle à son compagnon de traversée, je veux donner une forme exubérante et pacifiée à ma violence.» Avec Jonathan, ils inventent des chansons, murmurent des contes très rigolos et instructifs. «Il y a des choses derrière les choses», constate la petite Calypso au bout du voyage. Mille Traverses en regorge: sons, couleurs, espaces, choses vues, fatrasies, délires contrôlés. Une énergie inhabituelle, vraiment.

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